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STEPHEN SHOREENTREVUE PAR STEVE LAFRENIERE Même si l’on ne devait prendre en compte que les clichés les plus emblématiques du Stephen Shore adolescent, ceux de la Factory, il mériterait quand même sa place dans l’histoire de la photographie. Mais, pendant un road trip de Manhattan à Amarillo, au Texas, en 1972, Shore fait un usage pionnier de la couleur dans la photographie d’art. Depuis, ses photos témoignent de l’Amérique et des Américains, d’une façon qui préfigure cette touche pince-sans-rire assumée qu’on retrouve dans beaucoup de travaux photographiques aujourd’hui par exemple, ses plans de rue et ses clichés d’architecture qui se révèlent être des décors de films à l’abandon, ou ses portraits vérité codés. En 1998, Shore a écrit un livre que possèdent tous les photographes que je connais, Leçon de photographie : la nature des photographies, publié en français chez Phaidon, une méditation éclairée sur les réflexes que nous avons en découvrant une photographie. En une lecture seulement, il a le don de renverser complètement toutes nos idées reçues. Depuis 1982, Stephen Shore est le directeur du département photo du Bard College, dans l’État de New York.
Vice : Vous utilisez Leçon de photographie dans vos cours ? Stephen Shore : Plus que ça, puisque Leçon de photographie tire son origine d’un cours que je donnais, qui s’intitulait « Voir en photographie ». Au début, je m’appuyais sur le livre de John Szarkowski, L’Œil du photographe. Mais un des chapitres ne cadrait pas avec ce que je voulais enseigner à mes élèves, donc j’en ai écrit un autre. Par la suite, j’ai eu assez de matière pour faire un livre. Mais oui, j’utilise encore Leçon de photographie, et mes élèves se montrent très réceptifs. Vous êtes surpris par le succès de ce livre auprès des photographes ? C’est un must-read pour la jeune génération. Je n’en ai pas conscience. À part si on me le dit, je ne peux pas vraiment savoir quel impact a mon ouvrage. Je suis très honoré d’apprendre ça. Vous y faites preuve d’une logique rigoureuse. Je me demande si c’est difficile pour vous d’enseigner à des photographes en devenir qui ont une vision très éloignée de la vôtre. Leur approche et leur style peuvent être totalement différents des miens, ça ne me pose aucun problème. Mais laissez-moi préciser ma pensée. Au début des années 1980, quand je suis venu à Bard pour la première fois, la plupart des programmes d’études de la photographie tournaient autour de la photo manipulée, de la photo envisagée comme un travail sur le tirage faire des collages, peindre sur les images, ce genre de choses. La faculté de photographie de Bard avait décidé de mettre l’accent sur la straight photography, la « photographie pure » on jetterait juste un coup d’œil esthétique, et on n’essaierait pas de plaire à tout le monde. Il y avait plein d’autres écoles où aller si l’on voulait faire de la photographie manipulée. À l’intérieur même de l’approche straight, on dispose d’un large éventail de possibilités, notamment avec la photographie performative ou instantanée. On a déjà fait la distinction, mais certains étudiants, dans leur dernière année, se détournent de cette voie, et en utilisant Photoshop ils entrent dans le territoire du printmaking. Je n’y vois pas d’inconvénient. Mon travail, c’est d’aider mes étudiants à trouver leur voix. Est-ce qu’enseigner a une influence sur la façon dont vous travaillez ? Certainement. Si dans ma classe j’ai dix étudiants, je dois essayer de penser comme dix individus différents. J’essaye de les guider individuellement sur les étapes de leur travail artistique. Et voilà que je me retrouve, alors que je vais à la rencontre du monde avec mon appareil photo, avec plus d’idées visuelles que si je n’enseignais pas. Des idées qui pourraient ne pas sembler en adéquation avec ce que les gens considèrent comme mon style. Au cours des cinq dernières années, mon projet principal a été une série d’ouvrages utilisant une technologie d’impression à la demande. Ces livres vont souvent dans tous les sens, parce que je peux y explorer une idée sur laquelle je veux passer une journée, mais pas une année. Et je pense que la genèse de tout cela, ça a été d’enseigner à différentes personnes. Les appareils photo numériques ont dû aider. Le numérique, ça rend la chose plus facile. J’imagine que j’aurais pu le faire en utilisant de l’argentique, aussi. Mais c’est vrai que ça coule tout seul avec le numérique. Il y a quelque chose de léger et de spontané dans la photo numérique. Quand vous êtes-vous mis au numérique ? Pour des contrats qui m’importaient vraiment, je dirais il y a six ans. J’imagine que vous vous en servez pour vos photos de mode. Tout mon travail commercial, je le fais en numérique. Ça s’utilise d’une manière tellement plus fluide. Vous utilisez quels appareils ? J’en utilise plusieurs. Je les loue. La semaine dernière j’ai eu un Nikon D3. Mais parfois je me sers d’un Canon Mark III, ou d’un 4x5 avec un Leaf en back-up. Ça dépend vraiment de ce que j’ai à faire. Il y a quinze ans, pour faire un travail comme ça, vous alliez d’abord prendre des Polaroïd, et quand un des clichés était approuvé par tout le monde vous pouviez démarrer le shooting. Mais ça, ça marche bien si vous avez à immortaliser une nature morte posée sur une table. En janvier, par exemple, j’ai fait une campagne de pub pour Nike, mettant en scène des athlètes qui couraient. J’avais besoin de capter le mouvement, de trouver une configuration visuellement intéressante de leurs jambes, et en même temps on devait distinguer clairement sur une même image trois paires différentes de chaussures de course. J’ai dû les faire courir, et courir encore. Si j’avais utilisé un appareil Polaroïd, et qu’une de mes photos avait été approuvée par le directeur artistique et le client, j’aurais dû mettre une pellicule dans un appareil et essayer de recréer le cliché. Ça aurait été impossible, ou presque. Là, ils regardent la photo sur leur ordinateur et ils disent : « Oui, c’est cette image-là », et le travail est fait. Dans votre travail artistique, le concept d’un cliché semble plus important que son besoin d’être un objet esthétique obtenu par des moyens « authentiques », les négatifs, la chambre noire. Le numérique aurait très bien pu convenir à cette recherche. Je ne sais pas vraiment pourquoi je n’ai pas exploré le numérique plus tôt. Je me rappelle que l’un de mes premiers appareils de photo digitale était un Casio Exilim, qui devait avoir la taille d’un PalmPilot. Après trente années d’utilisation d’un 8x10, l’idée d’un appareil photo quatre fois moins encombrant que mon posemètre seul était plutôt attrayante. En outre, j’ai toujours été intéressé par les technologies faciles d’accès, répandues. Je ne pourrais vraiment pas dire pourquoi je n’ai pas utilisé la technologie numérique plus tôt. J’ai lu un article dans lequel vous compariez l’économie du numérique avec celle de l’analogique. On peut établir un lien entre ce que coûte le fait de prendre une photo et l’attention que le photographe apporte à cette photo. Avec un 8x10, par le simple fait qu’une photographie coûte, disons, 35 ou 40 dollars pour la planche contact et le développement d’un plan-film, l’image va être attentivement regardée. Parce que la photo numérique est gratuite, il y a un phénomène à deux revers. Le côté positif, c’est qu’il y a moins de contraintes, donc on est potentiellement plus spontané. Le point négatif, c’est que beaucoup d’images sont réalisées, et qu’elles ne bénéficient pas forcément de la considération qu’elles mériteraient. Ce n’est pas l’appareil lui-même qui le requiert. Quelqu’un peut travailler avec un numérique d’une façon très appliquée, en étant conscient de chacune des photographies qu’il prend. Vos travaux les plus connus ont été réalisés avec des appareils argentiques, 4x5 ou 8x10. Étant donné ce que vous venez de dire, est-ce qu’il s’ensuit que ces images étaient les seules versions dont vous disposiez ? Oui, tout à fait. Et c’est là qu’intervient l’économie de la chose. J’ai pris conscience que je ne pouvais pas me limiter en prenant uniquement des photos dont je savais, à coup sûr, qu’elles seraient réussies. Parce qu’alors je n’aurais pris aucun risque, je n’aurais fait que des clichés sûrs, et je n’aurais rien appris. À quoi cela aurait-il servi ? Pour que mon utilisation de l’argentique soit financièrement viable, j’ai décidé que je ne prendrais jamais deux clichés de la même chose. Pas même de deux points de vue différents. C’est ça qui m’obligeait à savoir ce que je voulais. ![]()
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