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DOS & DON'TS
DANS CE NUMÉRO
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LES BLANKINTERVIEW : JESSE PEARSON PORTRAITS : JERRY HSU ![]() La vie et la carrière de Les Blank mériteraient chacune qu’on leur consacre un livre ou deux, en tout cas bien plus qu’une piteuse interview dans un mensuel. Mais c’est tout ce qu’on a à vous offrir pour le moment. Nous vous présentons donc humblement cette conversation avec l’un des réalisateurs de documentaires les plus originaux que le monde ait porté depuis que les réalisateurs ont commencé à faire des documentaires. On a choisi de se concentrer principalement sur trois films qu’on a particulièrement aimés. The Blues Accordin’ to Lightnin’ Hopkins (1969) est un portrait approfondi du légendaire bluesman, et l’atmosphère qui s’en dégage est si intime, si détendue, qu’en le regardant on pourrait presque croire qu’on fait partie du cercle de Lightnin’. Hot Pepper (1973) accorde le même traitement au musicien créole Clifton Chenier et à ses proches. Ça vous ferait regretter le bayou, et ce même si vous ne vous en êtes jamais approché à moins de 1 000 bornes. Puis vient Burden of Dreams (1982), le non moins légendaire documentaire que Les Blank a réalisé sur le tournage du film violent, chaotique et incroyablement vivant de Werner Herzog, Fitzcarraldo. Des Indiens en colère aux rapides tueurs, en passant par les accès de rage de Klaus Kinski et les diatribes contre la nature de Werner Herzog, Burden of Dreams est un des témoignages les plus poignants qu’un homme ait jamais produit pour glorifier le courage de l’action artistique. Dans cette interview, on a aussi mentionné Werner Herzog Eats His Shoe, dont le titre parle de lui-même, Tommy Jarrell, le musicien des Appalaches, les conséquences d’une arrestation dans le Sud profond, au début des années 1970, pour possession de substances illicites, et plus encore. Pour paraphraser le titre d’un des films de Les Blank, on peut affirmer sans hésiter qu’il a passé une vie bien remplie. Vice : Devenir réalisateur, ce n’était pas un de vos rêves d’enfance, n’est-ce pas ? Les Blank : Je voulais être pêcheur, ou alors joueur professionnel de foot ou de baseball. Mais par la suite, au collège, je me suis pris de passion pour la biologie. Je me suis intéressé aux serpents, aux reptiles, à toutes sortes de créatures. Je me suis mis à lire les bouquins de Raymond Ditmars, le responsable du zoo du Bronx. Et à Tampa, en Floride, où j’ai grandi, je me suis lié d’amitié avec les gens du cirque qui y passait la saison d’hiver. Un rêve pour un gamin. Je suis devenu pote avec les gens qui s’occupaient des reptiles, et ils me filaient une pièce à chaque fois que je leur ramenais un rat vivant, pour nourrir les animaux dont ils s’occupaient. Vous aviez quel âge à l’époque ? 13 ans, quelque chose comme ça. Peu après, mon frère est devenu chirurgien spécialisé en cardiologie et en pneumologie, et comme c’était mon idole je me suis dit : « Pourquoi je ne deviendrais pas chirurgien du cerveau ? » C’est l’orientation que j’ai choisie pour mes études. À l’Université Tulane, en Floride, c’est bien ça ? Ouais. Mais j’ai planté la chimie. Oh oh. Ouais. Vous voyez, c’était avant que la mixité ne soit la règle, et j’avais passé ma scolarité dans une pension de garçons, et, comment dire, j’avais plutôt vécu cloîtré. Quand je suis arrivé à la Nouvelle-Orléans, le moins que je puisse dire est que cet endroit recelait de tentations. Dans le Vieux carré, les portes des bars étaient dépourvues de verrous, vu que c’était ouvert 24 heures sur 24. En quelle année êtes-vous allé à la Nouvelle-Orléans ? En 1954, quelque chose comme ça. Donc vous n’aviez que 18 ou 19 ans ? 18 plus probablement. Et il n’y avait pas que l’alcool et les filles. Il y avait aussi la musique, le rythm and blues, la musique noire américaine, avec des gens comme Little Richard et Fats Domino. Présenté comme ça, ça a l’air pas mal. Plein de musiciens noirs vivaient à la Nouvelle-Orléans, à l’époque. Soit j’allais en ville, les voir jouer dans des bars, soit ils venaient sur mon campus, dans les maisons communautaires. J’ai tellement fait la fête que mes études sont passées à l’arrière-plan, et c’est comme ça que je me suis planté en chimie. Et sans la chimie, on peut pas aller bien loin dans les sciences. Du coup vous avez fait quoi ? J’avais toujours aimé lire, depuis que j’étais gamin, des auteurs comme Joseph Conrad par exemple. Je me suis dit que j’allais devenir écrivain, alors j’ai écrit. Des romans, des poèmes, et j’ai essayé de les faire paraître dans les meilleures publications. Il ne m’est jamais venu à l’esprit de tenter le magazine littéraire local, le French Quarter. J’ai envoyé mes textes à Harpers’ Bazar, Atlantic Monthly... C’est bien tout ça. ... et je n’arrivais pas à comprendre pourquoi je me faisais refouler. Vous écriviez quel genre de trucs ? Mes poèmes, c’étaient des imitations, à mi-chemin entre Joseph Conrad et Ernest Hemingway. Quand j’ai accumulé un bon tas de lettres de refus, je me suis dit : bon, écrivain, ça va pas le faire, il vaudrait mieux que j’apprenne un boulot. Je vais me faire un master en sciences de l’enseignement. Un noble projet, en somme. J’ai commencé à étudier à Berkeley, mais je me suis senti oppressé par les rigueurs académiques. Par exemple, dans un de mes cours, on ne faisait qu’étudier les schémas de rimes dans la poésie de Milton. C’était trop aride et monotone pour moi. Ça ne m’a pas touché de la façon dont j’aurais voulu que ça me touche. J’ai laissé tomber après quelques mois. En plus, j’avais aussi quelques problèmes avec mon mariage, et, euh... la paternité. Une époque tumultueuse, donc. Très. J’étais incapable de me trouver un job. Le pire affront, ça a été quand j’ai essayé de devenir agent de recouvrement. Ils voulaient absolument que je passe un test de Q.I., donc j’ai dit : « OK, si vous le voulez vraiment. » Je l’ai raté. Et je me suis senti vraiment désemparé quand j’ai appris que j’avais échoué à ce test niveau maternelle. J’ai pensé que mon angoisse et ma déprime affectaient les cellules de mon cerveau, et ça, ça m’a encore plus déprimé. Et là, sur un grand panneau, j’ai vu ce chevalier en armure sur son fier destrier. L’étalon était cabré, et le vaillant chevalier prêt à charger, l’épée levée. Je crois que je sais déjà ce que vous allez me raconter. Et derrière lui, on voyait un avion de combat, et l’affiche disait : « Étudiants diplômés, soyez les gladiateurs ou les Croisés du futur », un truc comme ça en tout cas. Et nous y voilà. « Rejoignez l’armée de l’air, devenez officier, et pilotez votre propre avion. » Eh bien ça, ça m’a semblé être un chouette truc à faire. Je suis passé à leur bureau de recrutement, et j’ai réussi haut la main leur test d’intelligence. Ils m’ont demandé de revenir passer l’épreuve physique, ce que j’ai fait, et ils ont voulu que je revienne une troisième fois pour les entretiens personnels. Je me suis dit : « Ah, ça, jamais je ne m’en tirerai. » Mais ils ont peut-être aimé mon passé trouble à la Nouvelle-Orléans, toutes mes embrouilles avec la police. Des délits imbibés d’alcool. Ouais. Et des bagarres, aussi. Tout ça pour dire que j’en avais fait de belles, et que ça avait fasciné les militaires. « On aime que nos pilotes soient pleins de pisse et de vinaigre », ils disaient. J’en ai entendu parler. Ils veulent des rebelles. Ensuite, l’un des officiers a appris que j’avais fait partie de l’équipe de football de Tulane, et j’ai été sélectionné. Ils m’ont filé ma convocation. Sur le chemin de ma future école de pilotage, en Floride, je suis passé par la Nouvelle-Orléans. J’ai appelé un ami qui bossait en ce temps-là au département de théâtre de l’Université de Tulane. On est allés boire des bières et il m’a demandé ce que je faisais en ce moment. Je lui ai parlé de ce film d’Ingmar Bergman que je venais de voir. Ça m’avait vraiment ému, j’avais vraiment envie de faire quelque chose du même ordre, même si je n’avais aucune idée de comment m’y prendre. C’était quel film de Bergman ? Le Septième Sceau. Ça venait juste de sortir, et je n’avais jamais rien vu s’en approchant. Alors j’ai dit à mon ami professeur que je voulais faire du cinéma et il m’a dit : « On a ce tout nouveau cursus, qui commence dès le semestre prochain, qui propose un master en dramaturgie. » J’ai postulé, en mettant bien l’accent sur l’écriture dramatique. D’abord apprendre à écrire des pièces de théâtre, et ensuite peut-être que ça aide à écrire des scripts de films et à bosser avec des acteurs. Je me suis dit que ça avait l’air marrant, et j’ai dit aux militaires que je ne viendrais pas. C’était aussi simple que ça ? À ce stade, ça l’était. Je ne m’étais pas engagé. J’avais juste reçu une convocation. J’étais prêt à y aller mais je n’avais pas prêté serment. En deux heures, j’en étais arrivé à ne pas devenir pilote. Ça pourrait bien vous avoir sauvé la vie. Ça s’est passé précisément après la guerre de Corée, et avant la guerre du Vietnam, donc ouais. Et ça vous a réussi, l’écriture dramatique ? Je me suis senti comme un poisson dans l’eau. J’adorais le théâtre, et jouer dans des pièces. J’ai écrit quelques pièces en un acte, et pour mon mémoire, une pièce en trois actes. Et mon pote prof m’a écrit une lettre de recommandation élogieuse à l’intention de l’UCLA et de l’USC, pour que je rentre dans une école de ciné. L’USC m’a pris, et m’a en plus filé une bourse qui couvrait tous mes frais. Parfait. J’y ai passé deux ans, mais ils n’ont pas renouvelé ma bourse pour la troisième année. Ma deuxième femme était enceinte, ce qui m’a fait échapper au service militaire, mais ce qui l’empêchait de travailler, aussi. Je devais trouver un moyen de gagner notre pitance. J’ai cherché un job, en faisant l’inventaire de tout ce que je savais faire, et je me suis retrouvé à travailler avec des réalisateurs de films industriels et éducatifs dans la région de LA. J’ai appris les rudiments de la réalisation d’œuvres non fictionnelles, dans des conditions réelles notamment pour les éclairages. Avec une pellicule 16 mm, il faut vraiment injecter beaucoup de lumière. Je dirigeais, je filmais, je faisais même la prise de son si nécessaire. Ensuite je montais tout et je faisais le son en postproduction, le mixage audio, et je coupais la pellicule. J’ai eu un bon aperçu de la façon dont tout s’assemblait.
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