LE FILM DONT VOUS ÊTES LE HÉROS - VERSION LONGUE


TEXTE : REMI WALLON ET MORGAN POYAU
ILLUSTRATIONS : STEVEN BURKE D’EDREM



Au seuil de la vie active, vous seriez bien tentés par une carrière enrichissante de journaliste 2.0 dans les nouveaux médias, mais votre fibre artistique et votre patiente accumulation de grands classiques du 7è art au format .avi grâce au compte rapidshare de votre cousin vous pousse à tenter votre chance dans l'industrie du cinéma, qui malgré la crise, continue de prospérer au rythme de 24 emplois précaires par seconde.

Si un pote vous a prêté ce magazine, rendez-vous en Case 2.

Si vous êtes allé chercher ce magazine dans une boutique American Apparel, rendez-vous en Case 3.



Vous êtes une personne normale : vous tenez la majeure partie de votre culture de vos années lycée, de vos soirées sur internet, des après-midi PS2 avec vos copains et de vos sorties à la fête du cinéma avec votre frère emploi-jeune. Vous vous êtes taillé un joli succès avec votre PICK YOUR FIVE sur facebook qui alignait les immanquables Jackie Brown, Requiem for a dream, Les Affranchis, Tout sur ma mère, et Lost in translation.

En fouillant les petites annonces de Libé dans l'espoir que la petite brune à converse de la ligne 6 vous ait laissé un haiku contestable dans la rubrique Transports Amoureux, vous tombez sur l'annonce du casting d'un film policier. Vous décidez de vous y rendre et vous passez en Case 4.

Un ami débrouillard tempère votre enthousiasme et vous garantit que ce casting n'est qu'un « plan figuration ». Vous lui faîtes confiance (après tout c'est lui qui vous a fait découvrir Thomas Gilou), d'autant que sa copine régisseuse a quelques contacts qui pourraient vous aider dans le milieu. Vous vous rendez en Case 5.

Vous êtes un enfant de la balle biberonné à la culture : votre père est architecte dans une maison de disques et votre mère poursuit une carrière dynamique comme styliste chez un éditeur renommé. à Noël vous avez d'ailleurs reçu une caméra numérique et le coffret « Larry Clark et Harmony Korine : regards croisés sur les marges adolescentes » dont un chroniqueur dissonant disait tellement de bien dans l'hebdomadaire enseignant et humaniste Le Monde 2.

Google vous apprend que le chroniqueur en question a fait ses premières armes aux Cahiers du Cinéma. Bien décidé à suivre ses traces et à vous former par l'exercice critique, vous garez votre fixie en Case 6.

Intrigué par le mystère des tournages et du processus créatif, vous mettez à profit le tissu relationnel de vos parents pour vous mettre le pied à l'étrier. Vous chevauchez votre Vespa pour vous rendre en Case 7.

Pas de passe-droit, vous croyez à la méritocratie républicaine et à la nécessité d'un bagage théorique, vous sortez vos fournitures scolaires achetées chez Muji et vous rendez en Case 33.

L'annonce elliptique de Libé était en fait émise par la boîte de production Les films du 36 (« des films qui bastonnent et des flics qui dérapent ») chargée du casting du premier vaudeville en commissariat d'Olivier Marchal : Le tromblon qui en savait trop (titre provisoire). Consciencieux, vous préparez l'audition en lisant à haute voix les meilleurs San Antonio vêtu d'un trois-quart cuir et en vous entrainant à cloper nerveusement sur le site internet du ministère de l'Intérieur.

Épuisé par vos révisions, vous vous réveillez à la dernière minute le premier jour du casting. Vous tentez quand même votre chance et arrivez en retard, blafard et cerné, sur le terrain vague près de la gare du Nord loué pour l'occasion. Vous vous rendez en Case 8.

Vous attendez le lendemain pour vous y rendre plus présentable et dans de meilleures dispositions. Vous vous rendez en Case 9.

Après quelques inboxs pressants et maladroits, la régisseuse finit par vous lâcher le numéro de portable d'un ancien technicien de La Grosse Émission qui connaît Jean-Paul Rouve. Au téléphone, le mec est confus mais positif : il peut vous aider à lancer votre carrière.

Contre toute attente, il vous donne rendez-vous à la Mécanique Ondulatoire après un concert des Vivian Girls. Sûr de rien, vous empruntez à votre frère emploi-jeune sa veste en denim favorite et vous vous rendez hésitant en Case 10.

C'est plutôt bien parti, il vous donne rendez-vous dans une brasserie du 9è arrondissement connue pour sa formule « cantine » du midi à 24,90 €. Vous trouvez que ça fait un peu cher pour un œuf mayo, un croque monsieur et un ballon de rouge, mais vous décidez tout de même de vous rendre en Case 11, d'autant que d'après lefooding.com c'est la brasserie préférée de Philippe Tesson.

Vous franchissez avec audace le sas d'un immeuble sévère à l'architecture rigoriste inspirée de Christopher Walken et des grands principes de la doctrine hygiéniste. Après avoir passé la visite médicale et un test élaboré par les ingénieurs des Marines pendant la guerre froide projetant vos aptitudes à la formalisation logique sur un repère orthonormé, vous vous voyez offrir un stage B2 de 53 jours aux Cahiers. Suite à quelques articles prometteurs qui vous valent l'assentiment des du commissariat à la politique éditoriale, vous êtes convoqué par pneumatique dans le bureau en marbre et en verre du Directeur.

De peur d'être le grain de sable venant dérégler cette harmonie mécanique, vous prenez l'ascenseur en cristal mat et passez la porte blindée qui vous sépare de la Case 19.

Impressionné à l'idée de manquer de contenance face à celui qu'on appelle, avec crainte et déférence, Alpha-Démiurge, vous remplissez de café désaromatisé non sucré votre mug stérile à usage unique et vous mettez sur le chemin pour la Case 12.

Un ami de votre père, notaire dans une agence de publicité, s'occupe des intérêts de Jacques Audiard. Étant redevable à vos parents, rompu à la mauvaise foi et adorant certifier des documents, il convainc le réalisateur de vous prendre comme assistant stagiaire et lui fait signer une convention avec des dates écrites en toutes lettres et une indemnité en anciens francs. Vous voilà en Roumanie dans un bâtiment monumental reproduisant le Palais de Justice de Paris pour le tournage de « Cogne pas si fort (la vie) », conte urbain désabusé dans lequel Nicolas Duvauchelle campe un avocat pénaliste taiseux qui cache son homosexualité.

Soucieux de rester à votre place, vous vous intégrez à la grande famille du cinoche côté jardin et commencez à déconner avec l'équipe technique, et plus généralement avec ceux qui portent des gros rouleaux de scotch marron attachés à leurs pantalons cargo. Vous les suivez à la cantoche en Case 14.

Désireux de vous faire bien voir et retrouvant instinctivement vos réflexes de fayot de votre lycée d'élite, vous collez Jacques Audiard car vous estimez que l'art se fait par en haut et que c'est de lui que vous avez le plus à apprendre. Vous allez en faire des tonnes en Case 15.

Pari gagnant : votre allure fatiguée et votre air maussade tapent dans l'œil vitreux de l'insaisissable Olivier Marchal, qui décide de vous confier le rôle de son fils dans son prochain film de flics aux cheveux gras, dans lequel il campe un commissaire aux prises avec ses démons et contraint d'outrepasser les règles de l'institution policière pour coffrer le Toqué et sa bande de voltigeurs, auteurs de braquos de casinos et salles de jeux clandestines entre Bagnolet et Clignancourt. Paternaliste, Marchal vous prête son édition originale dédicacée des mémoires sans concession de l'ancien chef des RG Ange-Lucien Fouché aux éditions Christophe Hondelatte, et vous invite à faire la tournée des bistros du milieu, à la rencontre des truands d'avant, « ceux qui avaient les couilles fermement accrochées au sens de l'honneur ».

Vous le suivez pour un cognac matinal au Balto de la Porte de Vanves en Case 16.

Un peu inquiet et perfectionniste, vous vous plongez séance tenante dans le scénario. Retour chez vos parents (on sait que vous y allez pas souvent mais vous pourriez vous souvenir que c'est en Case 17).



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Everything was going great, but brown nylons are a bigger dealbreaker than being HIV-positive and joining the KKK.

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He may be a bit chubby for heroin chic but not everyone can pull off Clark Kent as JT Leroy if he played guitar for the Sonics.
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