LE PRISONNIER DU NIGER - PARTIE 2

François Bergeron a passé une saison en enfer


PROPOS RECUEILLIS PAR DAMIEN RACLOT PHOTOS : MNJ

Au bout de cinq jours, trois Toyota-mitrailleuses ont débarqué. Crissements de pneus, les mecs sont entrés dans le baraquement, ils m’ont montré du doigt: «Toi, tu nous suis!» J’étais presque content. Après un bout de route, on a atteint une caserne militaire. Le commandant m’a demandé de mettre mon turban et de le relever jusqu’aux yeux, à la touareg. Dès qu’il a eu le dos tourné, tous les soldats, intrigués par ma présence, m’ont interrogé en tamachek, la langue touareg. Je ne répondais pas. «Si tu es français, tu n’as rien à faire ici, tu es un agent d’Areva, un espion, un complice du MNJ. Nous, les complices, on les tue!» Dans le dos de leur chef, les mecs ont fait le geste de me mitrailler. Je n’en menais pas large. Leur commandant était une espèce de gaillard d’un mètre quatre-vingt-dix, béret vissé sur la tête, paire de Ray-Ban, visage fermé. Quand il était là, personne ne bronchait. On est repartis, quarante kilomètres de brousse pour rejoindre trois gros camions-canon. Il y avait une soixantaine de soldats, c’était un poste avancé. Trois heures d’attente en plein cagnard. Même cinéma, dans le dos du boss, les mecs ont menacé de me tuer. Ils étaient carrément énervés. Je ne suis pas d’un naturel parano, mais je pense que la question de me buter s’est sérieusement posée.

J’ai commencé à accepter cette idée. C’est bizarre. J’ai demandé à aller pisser, je me suis éloigné pour que dans mon champ de vision, il n’y ait plus aucun militaire. J’ai regardé le désert, les épineux, il y avait un lézard qui courait sur le sable. Là, j’ai vécu une espèce de truc plus ou moins mystique, j’ai eu l’impression que mon esprit se rapprochait du minéral. Le désert est une puissance qui te dépasse, je me suis dilué dedans, en quelque sorte. J’ai fini de pisser. Un coup de fil, nouveau départ, j’ai appris que j’étais «transféré», sûrement pour des interrogatoires. Les militaires, là-bas, étaient plus jeunes, moins tendus aussi. Le jeune commandant m’a même offert des dattes et de l’eau, en me recommandant de manger. Je devais commencer à marquer sérieusement du visage.

Nous sommes arrivés de nuit à Agadès, j’y ai été mis en caleçon, et direct en cellule. Un mètre cinquante sur trois, avec une ouverture à barreaux qui donnait sur l’extérieur. C’était infesté de moustiques. Quand tu es dans un élevage de moustiques, tu ne dors pas. C’est une vraie torture, ton corps est entièrement boursouflé. À un moment, je me suis roulé par terre; il y avait une espèce de poussière, je m’en suis foutu sur le corps pour me protéger, comme une bête sauvage. C’est un miracle si je n’ai pas le paludisme, enfin, en tout cas, je n’ai pas encore eu de crise. Dans l’après-midi, interrogatoire avec deux commissaires, je ne voulais pas dire pourquoi j’étais là, vu les récentes menaces sur les journalistes. Ils m’ont affirmé: «Tu connais des gens du MNJ, tu es sur écoute depuis longtemps, depuis Paris.» Moi, je me dis que si c’était pas du bluff, l’armée nigérienne bénéficie d’une qualité surprenante d’écoutes téléphoniques. On peut s’interroger sur ceux qui lui fournissent cette technologie.

Au bout de deux jours, on m’a fait sortir de la ville. On a franchi de nombreux barrages. À un péage, j’ai vu une femme avec un boubou orange. Elle m’a fait un grand sourire. C’était la première femme que je croisais depuis longtemps, ça m’a fait du bien. On se raccroche à ce qu’on peut. On est parvenus à un autre village, à mi-chemin entre Agadès et Niamey, en pleine nuit. Là, on a attendu un autre transfert qui n’est jamais venu. Les gars étaient ennuyés. Ils m’ont livré à la police du village. Je me suis retrouvé dans la seule cellule carcérale du coin, toujours en caleçon. On m’a fait rentrer dans un truc tout noir, la grosse porte métallique s’est refermée sur moi. Ça puait. Je pataugeais dans un truc qui n’avait pas la consistance de l’eau. Quand mes yeux se sont habitués à l’obscurité, j’ai vu deux mecs, accroupis juste devant. Il y en avait un qui était à poil, l’autre en short. L’homme nu se trouvait dans une drôle de position. Je me suis accroupi près de la porte, plic, ploc, paf les moustiques. J’ai essayé de m’éventer comme je pouvais. Les mecs ne dormaient pas, on s’est mis à papoter. «Moi, je suis là parce que je devais de l’argent à un ami qui a appelé la police. Lui, il est là parce qu’il a abusé d’une femme.» Le mec nu a essayé de se lever, mais son poignet droit était menotté à sa cheville gauche. Il a sauté d’une patte à l’autre et il s’est vidé la vessie devant moi. Sur le sol, il y avait trois bons centimètres d’excréments. La cellule ne devait pas avoir été nettoyée depuis facilement dix jours. Pas le cœur de vérifier ma théorie auprès des deux autres. On est restés là-dedans toute la nuit. Le jour s’est levé. Avec la chaleur, l’odeur est devenue irrespirable. On suffoquait, on s’est tous collés à la porte.

En début d’après-midi, on est venu me tirer de cet enfer. Voyage dans une simple voiture. Arrivée à la gendarmerie centrale de Niamey. Nouvelle nuit en cellule, nouveaux amis moustiques. Au petit matin, on m’a présenté au colonel. J’ai décidé de dire toute la vérité. La stratégie du silence buté n’avait pas vraiment fonctionné, jusque-là. J’ai raconté mon documentaire, mon périple, il m’a écouté attentivement: «Il y a deux métiers très dangereux: militaire et journaliste. Vous avez pris beaucoup de risques. On va vous garder avec nous.» On m’a installé dans une petite pièce, avec un lit de camp. On m’a donné à manger. J’ai même eu le droit à du Coca. Je ne savais pas encore que j’allais passer un mois, dans le plus grand secret, à l’intérieur de ce petit bureau de la gendarmerie d’Agadès. L’armée voulait me récupérer. J’ai été emmené au tribunal militaire, qui s’est déclaré incompétent pour mon affaire. Jamais ils ne m’ont dit de quoi j’étais accusé, jamais ils n’ont présenté de preuves.

Mes amis à Paris se sont activés d’une façon phénoménale, ils sont rentrés en relation avec de nombreux artistes et un collectif s’est monté, avec, entre autres, Manu Chao, Youssou N’Dour, Manu Dibango, NTM, MC Solaar, Amadou & Mariam, la Mano Negra. Ils ont bousculé les protocoles, ils ont même projeté de faire un Zénith pour me soutenir… Entre autres officiels, Bernard Kouchner et Jérôme Clément, le patron d’Arte, Bernard Zekri d’I-Télé, ont écrit des lettres… Le gouvernement nigérien ne discutait plus du tout avec la diplomatie française locale, ils venaient de virer le directeur général local d’Areva, Dominique Pin, et avaient suspendu l’antenne de RFI pendant deux mois. Les négociations pour ma libération se sont faites dans le secret. Maître Soulé, un avocat nigérien, s’occupait de moi. J’ai appris, mi-figue mi-raisin, qu’il était aussi l’avocat de Kadhafi.

Libéré le 5 octobre à 17h. 17h30, debriefing à l’ambassade de France. 19h30, dîner avec mon avocat et les gens du centre culturel. 20h30, arrivée à l’aéroport—j’ai eu le droit au salon présidentiel, suprême ironie. 21h30, l’avion décolle. Je ne retournerai pas au Niger, je suis officiellement et définitivement expulsé du pays pour «atteinte à la sûreté de l’État et complicité avec l’ennemi», que je n’ai jamais vu…


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