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ENRIQUE SYMNS EST UN CONNARD COMME LES AUTRES MAIS C’EST LE PLUS FOU DES ÉCRIVAINS ARGENTINS - PARTIE1L’interview Vice
INTERVIEW: PABLO KRANTZ PHOTO: EDUARDO GROSSMAN
Enrique Symns est une légende du journalisme sud-américain. Comme Vice, la revue Cerdos & Peces qu’il a fondée en 1984 a toujours exploré les marges de la société et de la morale. On a eu la chance de le rencontrer à Buenos Aires, quelques jours après son retour d’exil volontaire au Chili. Il nous a raconté sa vie de bandit écrivain, d’éditeur sans domicile fixe, de cocaïnomane diabétique, passé du ruisseau au sommet, et du sommet au caniveau. Vice: Racontez-nous votre vie de bandit… Enrique Symns: Ça a duré dix ans et ça a été la meilleure période de mon existence. Je me suis enfui de chez moi à l’âge de 16 ans. On était un petit gang de trois gamins. Il y avait Marcelo, qui est devenu un criminel pur et dur. Un autre qui s’appelait Fabian, et qui savait conduire. Et moi, qui avais un revolver, un calibre 32, et qui savais tirer. Où aviez-vous appris à tirer? On dormait souvent dans une maison abandonnée, et là on tirait: boum-boum-boum. À cette époque-là, on trouvait beaucoup plus facilement des balles. Je me souviens du soir de notre premier vol. On avait piqué une voiture, et on avait mis une cassette des Danses polovtsiennes du Prince Igor, de Borodine. On s’est arrêtés devant un magasin de glaces et on est entrés. Il y avait beaucoup de monde, des gosses... On en est repartis avec plein d’argent! On n’avait jamais eu de fric. Ensuite on a braqué un bar, une parfumerie. Et puis ça a été le désastre. Dans une boucherie, j’ai été obligé de tirer sur le boucher qui s’était saisi d’un couteau. Je lui ai éclaté la hanche. Finalement, on s’est fait attraper et on s’est retrouvés en prison. ![]() Pourquoi on vous a attrapés? Fabian, le petit con qui conduisait, a été arrêté pour autre chose et il a tout avoué. Ils sont venus me chercher dans un bar. Je sortais des toilettes, ils m’attendaient. Ils m’ont démoli à coups de poing, j’ai perdu deux dents ce soir-là. Après, ça a été comme un voyage lysergique. Ils m’ont emmené au commissariat, où ils m’ont frappé sauvagement, puis torturé. Ensuite, les tribunaux; là, ils t’enferment dans un tout petit cachot. À ce moment, t’es déjà devenu fou, tu te branles, tu ne sais plus quoi faire. On te ramène devant le juge, puis tu passes du juge au panier à salade, avec tous les détenus, et enfin tu arrives en prison. Je me souviens de la peur que je ressentais en arrivant là-bas, de l’odeur pourrie que j’avais, des baffes que les autres détenus me donnaient parce que je puais: je m’étais pissé dessus, c’était atroce. Puis je me suis habitué à aller en prison. Je m’y suis rendu à plusieurs reprises, dans les provinces argentines, à Rio, et puis la dernière fois à Madrid. Là, j’ai rencontré un type qui savait écrire et qui m’a encouragé à le faire. J’ai appris à rédiger des monologues en Espagne. J’ai commencé en composant dans la rue, en inventant une sorte d’érotisme exagéré: «Comment faire l’amour avec un cheval», ce genre de choses. Puis, de retour en Argentine en 1980, j’ai commencé à déclamer des monologues dans les bars, dans les bibliothèques, enfin avec des groupes de rock très connus. Je suis alors entré dans le monde du rock, où je me trouve encore enfermé. On dirait que ça vous gêne Oui. Le rock est une peste. C’est l’Église catholique, mais avec un discours nouveau. Les gens se retrouvent assujettis à un rite: ils connaissent les paroles et les répètent... Je ne sais pas ce qui est arrivé au rock. Au lieu d’écrire des paroles féroces, qui sodomisent le cerveau des gens, les rockers se contentent d’essayer de nous rendre heureux. Le rock est devenu une musique de pub. Et comment a commencé la revue Cerdos & Peces? Je venais de rentrer d’Espagne, où je m’étais rendu au moment de la mort de Franco. J’avais pu assister à cet éblouissant éveil espagnol, au retour sur le devant de la scène de tout ce qui était marginal. Et j’ai ramené en Argentine ce projet. La revue a commencé à paraître en 1984. D’abord, c’était la voix de la rue. Pour moi, ce que pouvait dire un camé, un assassin, un violeur, un mendiant, était plus important que ce qu’affirmait un professeur, par exemple. Ma philosophie était la suivante: si tu vas dans une léproserie, n’interviewe pas les médecins mais les lépreux, c’est eux qui en savent le plus sur la lèpre. Ceux qui connaissent le mieux la folie, ce sont les fous. Après, la revue est devenue quelque chose de plus complexe: on utilisait le journalisme pour faire de la littérature. On bidonnait tous les articles, toutes les interviews. On a fait, par exemple, une fausse interview de Mickey Rourke, dont certains extraits sont encore cités! ![]() Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette revue? Maintenant, je la vois avec les yeux des autres. C’est une revue légendaire, les premiers numéros s’échangent pour cent pesos. En plus de se vendre très bien, elle a toujours été considérée comme très à part. On faisait du journalisme gonzo presque sans le savoir. Mais, encore une fois, j’ai été envahi par l’image que les autres en avaient… Par l’image que les autres avaient de la revue ou de vous-même? Les deux... La revue Cerdos & Peces est en même temps ma fierté et mon obstacle. Elle a envahi ma vie: chaque fois qu’on m’appelle pour faire quelque chose, on veut que je fasse de ça. Et puis, très vite, on a commencé à me comparer à Bukowski. Et moi qui n’avais pas la moindre idée de qui c’était! La revue a connu plusieurs périodes distinctes, séparées par des années où elle ne paraissait pas. D’abord, nous avons publié quatre numéros, puis la Justice nous a fait fermer la boutique. Le quatrième numéro a été interdit car il y avait dedans un article qui s’appelait: «Des enfants qui se sentent attirés par des hommes qui se sentent attirés par des enfants.» L’année suivante, la Cour Suprême a déclaré que seul le cerveau d’un pervers pouvait estimer que cet article était pornographique. À SUIVRE ENRIQUE SYMNS EST UN CONNARD COMME LES AUTRES... | 1 | 2 | COMMENTS ![]()
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