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DOS & DON'TS
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Oui, mais il m’arrive parfois d’imaginer Tony Blair regardant une cassette vidéo sur laquelle je le supplie de rappeler les troupes britanniques d’Irak ou je serais décapité. Que dirait-il? Après tout ce que j’ai écrit sur lui, il ne lèverait pas le petit doigt pour me sauver la vie. Vous avez de la chance d’être encore en vie. Quand mon deuxième livre est sorti, mon éditeur m’a offert le champagne, pas pour fêter la sortie du bouquin, mais pour célébrer ma survie. C’est vrai que j’ai eu de la chance. Je me souviens de la bataille de Fish Lake, pendant la guerre Iran-Irak. J’étais du côté iranien. Le pilonnage de l’artillerie irakienne était terrible. Je me souviens d’un journaliste britannique disant: «Je ne pense pas pouvoir supporter ça plus d’un jour.» Quand ça s’est calmé, un gardien de la révolution m’a conduit sur le front. J’ai aperçu, sur l’autre rive, les lumières du Sheraton de Basra. Les obus volaient comme des guêpes, mais on oublie la peur de la mort lorsqu’elle devient trop proche.
Pour que personne, plus tard, ne puisse dire, comme on l’a fait pour l’Holocauste: «Nous ne savions pas.» Nous décrivons ce qui se passe au Moyen-Orient simplement pour que les gens sachent ce qui se passe là-bas. Selon vous, qui représente la pire menace, dans cette zone? Le Pakistan. Vous n’avez pas hésité une seconde! On nous dit que l’Iran est le plus dangereux, mais ce sont des conneries. L’histoire de la crise nucléaire iranienne est mal connue. C’est le Shah d’Iran, notre gendarme dans le Golfe à l’époque, qui voulait une industrie nucléaire. On lui en a quasiment fait cadeau. L’usine nucléaire de Busher a été construite par Siemens, une société allemande. Le Shah est même allé à New-York où il a donné une interview, à CBS ou ABC, je ne sais plus exactement, et il a dit: «Je veux une bombe parce que les Américains et les Soviétiques en ont une.» Le président Carter lui fit bon accueil. Cela ne posait pas de problème. Bien plus tard, pendant la Révolution islamique, j’étais à Téhéran quand Khomeiny a dit: «Ces choses sont l’œuvre du diable.» Il a utilisé le mot «sheitan», qui signifie «satan», et il a ajouté: «Nous les fermons.» Et c’est ce qu’il a fait. En 1985, lorsque Saddam inondait l’Iran sous les armes chimiques qui lui avaient été données par les USA, les Iraniens ont décidé de relancer leur industrie nucléaire, parce qu’ils craignaient que Saddam ne finisse par utiliser ses bombes atomiques contre eux. Quoi qu’il en soit, je pense que le Pakistan est le pays le plus dangereux de la région pour l’Occident. Je redoute presque de poser cette question: Pourquoi le Pakistan? Parce que c’est un pays musulman rempli de partisans des talibans et d’al-Qaeda, parce qu’il possède la bombe atomique, et une dictature qui peut être renversée n’importe quand, et parce qu’à mon avis, ses services de sécurité soutiennent activement les talibans et al-Qaeda. En ce moment, le général Pervez Musharraf, le dictateur pakistanais, est notre ami, et donc il n’y a pas de problème avec le Pakistan. Il est de notre côté. L’Iran est le méchant. C’est ce que diraient mes collègues journalistes. Mais je dis que le danger, c’est le Pakistan. Une chose est sûre: nous ne bombarderons pas le Pakistan, parce qu’il possède la bombe. Pour la même raison que nous n’attaquerons pas la Corée du Nord.
Quel a été selon vous le plus beau scoop de votre carrière? C’était en 1996, lorsque Israël a bombardé le camp des Nations unies de Cana, dans le sud du Liban. Cent six personnes ont été tuées, pour la moitié des enfants. Israël a aussitôt affirmé ne pas savoir que sa cible était un camp des Nations unies, et j’ai prouvé le contraire. J’ai obtenu une vidéo montrant un drone israélien au-dessus du camp. L’officier des troupes des Nations unies qui me l’a donnée m’a dit: «Les enfants qui sont morts dans le camp avaient le même âge que les miens.» Le lendemain, j’ai pris l’avion pour Londres et j’ai demandé à tous les chefs de service de mon journal de visionner la cassette du drone survolant le camp. On pouvait même entendre un officier des Nations unies qui criait: «Au secours! Au secours! On nous bombarde!» L’histoire a fait les trois premières pages de l’édition du lundi. Sous le titre: «Une vidéo coule Israël.» Après cela, j’ai été interviewé une douzaine de fois et nous avons envoyé des copies de la vidéo à tous les principaux médias. Y-a-t-il une histoire qui a changé votre vie? Qui l’a vraiment transformée? Le massacre de Shabra et Shatila en septembre 1982. J’ai passé toute cette journée, le 18 septembre, à enjamber des morts, des corps d’enfants, de femmes, d’hommes et même de chevaux. Mes mains sentaient la mort. Ce jour-là, je me suis dit: «Je n’aurai plus jamais peur d’être taxé de racisme ou d’antisémitisme. Je ne me soucierais plus de ce que les gens pourront dire. Je tiendrais tête à quiconque oserait mentir et dire que je suis antisémite.» Les Israéliens ont observé tout le massacre et ont laissé faire. Que faites-vous contre le stress?Je déteste ce mot et je déteste quand on demande aux journalistes: «Comment faites-vous face? Avez-vous besoin d’une aide psychologique?» Des conneries. Désolé. Les gens qui souffrent et qui sont tués pendant les raids aériens, eux, ils ont besoin d’aide. Nous, non. Nous sommes fort bien payés. Nous pouvons rentrer chez nous si nous le voulons, et en classe «affaire». Je reformule. Comment vous relaxez-vous? J’écoute de la musique. J’ai la totalité des œuvres de Bach. Je lis beaucoup de poésie. Je lis aussi Shakespeare. Je n’ai jamais oublié un extraordinaire poème de W. H. Auden. Je crois qu’il est intitulé: «Épitaphe d’un tyran». Il a été écrit à propos de Staline mais il pourrait aussi bien s’appliquer à Saddam. «Une certaine perfection est ce qu’il recherche/Et la poésie qu’il inventait était facile à comprendre/Il connaissait la folie des hommes sur le bout des doigts/Et s’intéressait grandement aux flottes et aux armées/Lorsqu’il riait, les honorables sénateurs éclataient de rire/Et lorsqu’il pleurait les petits enfants mourraient dans les rues.» Je crois qu’il faut transformer l’Histoire en art pour vraiment la comprendre. Votre travail affecte-t-il votre vie personnelle? Je crains que ma vie personnelle ne se confonde avec le journalisme. Ça laisse peu de place pour autre chose. KATIA JARJOURA NOTRE HÉROS | 1 | 2 | |